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Même un mot technique peut servir en poésie
Il suffit de trouver le “Baudelaire” capable d’une telle transfiguration du langage et de l’écrit.
Tétrathiatulvalène, tétracyanoquinone... Certains reprochent à la
science moderne d’employer des mots inélégants. Ils en déduisent que
notre époque a perdu le charme poétique d’antan. Procès injuste ! Les
mots n’ont ni beauté ni laideur intrinsèque. La poésie n’est pas en
eux, mais dans les têtes. Des termes comme mâchicoulis ou échauguette,
par exemple, nous font rêver au temps merveilleux où la belle éplorée
était sauvée du donjon par un preux chevalier. Pour nous, ils ont de la
poésie. Mais, pour les contemporains, ils devaient être aussi affreux
que les horreurs commises par la soldatesque à partir des lieux qu’ils
désignent.
Si, à l’instar de polygone ou de diagonale, antigone était un terme de
trigonométrie, les lettrés s’affligeraient de sa laideur. Si
Hélianthine était le nom d’une héroïne grecque au lieu d’être celui
d’un produit chimique (je précise pour les non-chimistes ou les
chimistes théoriciens), ils le trouveraient très poétique, et Lamartine
n’aurait pas manqué de le faire rimer avec “chaste poitrine”.
L’ombre finit toujours par gagner et, avec elle, le champ ouvert à
l’invention poétique. Le jour viendra où nos moeurs seront nimbées de
mystère. La tétrathiatulvalène et la tétracyanoquinone paraîtront aussi
vieillottes que l’échauguette et le mâchicoulis. Une fois oublié leur
sens, ces mots laisseront libre cours à l’imagination. Alors, songeant
à notre époque comme à celle de la tétrathiatulvalène et de la
tétracyanoquinone, nos descendants y trouveront je ne sais quelle
imprévisible magie dont ils s’enchanteront: “Quelle force d’évocation
poétique ont les mots qu’employaient les hommes du 21ème siècle !”
Didier Nordon
Pour la science, août 2003
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