Marie range sa chambre

Cinq tiroirs dans la table de nuit de Marie. Il suffit de cinq objets pour justifier une telle abondance. Il faut donc décider, dans un premier temps de cinq objets pertinents. Selon quels critères doit-on décider de leur pertinence à se trouver dans une table de nuit ?
Il s’agit déjà de décider des critères : mais de façon tout à fait pragmatique, Marie projette de faire en sorte que les objets du carton à ses pieds puissent, pour au moins cinq d’entre eux, se trouver sélectionnés par ces critères. Ce qui laisse à penser que Marie n’est pas libre de ses critères. Pas libre ! Marie désire alors immédiatement se défaire de ce contrat réducteur. Ainsi a-t-elle déjà largement avancé sur le rangement de sa chambre : elle va d’abord décider librement des critères pour ensuite essayer de trouver au moins cinq objets qui pourraient y répondre.
-1- Critère pratique.
Un objet qui sert lorsqu’on est couché. Déjà ce choix permet de formidables ouvertures. Des sous-catégories en nombre s’offrent à l’imagination de Marie, dont certaines des plus excitantes d’ailleurs ! Un peu de discipline… Les catégories d’abord, les sous-catégories ensuite.
-2- Critère poétique.
Un objet qui fait rêver. Marie se sent envahie par l’autosatisfaction : nuit/rêver. Mais le doute s’empare d’elle. Un objet qui permet de rêver la nuit n’est-il pas avant tout pratique ? On laissera à plus tard le soin de développer un argumentaire convainquant pour que l’objet qui fait rêver puisse se justifier en tant qu’objet poétique.
-3- Critère arbitraire.
Un objet incongru qui de par son côté totalement inapproprié en ce lieu mette en valeur le bien fondé du choix des autres. Reste à définir selon quel critère un objet peut être classé comme totalement inapproprié dans une table de nuit. La décision en est remise à plus tard.
-4- Critère conventionnel.
Un objet qui de façon traditionnelle et incontestée se trouve toujours dans une table de nuit. Les propositions ne manqueront pas de faire sourire.
-5- Critère relationnel.
Un objet placé là à l’intention d’une personne susceptible de regarder dans la table de nuit de Marie.
OUF !! On peut mettre fin à la première étape. Cinq Critère, cinq tiroirs, cinq objets à trouver. Le tout prend forme. Marie est cependant soudain troublée. A-t-elle vraiment choisi librement les critères alors qu’elle a réduit (ou forcé) le nombre de critères à cinq, soit le même nombre que les tiroirs ? Elle décide de façon opportuniste de réserver la réflexion sur ce sujet à une étude à part, plus large d’ailleurs, portant sur le choix et la liberté, réflexion d’ordre philosophique sans doute.
Numérotons les tiroirs de un à cinq, de haut en bas. Existe-t-il une façon de hiérarchiser les critères qui puisse justifier du tiroir à attribuer à l’objet sélectionné? Après un calcul efficace, voici le classement tiroir/critère retenu par Marie :
1/5 ; 2/1 ; 3/2 ; 4/4 ; 5/3.
Alors ! Pourquoi ce classement ? Voyez vous ? Non ?! Allons ! C’est évident (pour Marie)! Elle avait d’abord choisi l’ordre alphabétique. Cela l’obligeait à mettre tout en bas l’objet destiné à communiquer. Or quelqu’un qui fouille subrepticement dans votre table de nuit va ouvrir le premier tiroir (pas le dernier). De plus, l’objet choisi arbitrairement, s’il est mis dans le premier tiroir, cela n’est pas très pratique ! Elle a donc choisi l’ordre inversement alphabétique. Une pure merveille tant qu’on s’en tient à désigner les critères dans la langue française.
Marie plonge tête la première dans le carton à la recherche d’un objet relationnel. Elle tombe sur le paquet de capotes et se rend compte que si son fils devait ouvrir le tiroir alors que sa petite copine est à la maison, cela pourrait éviter bien des ennuis avec la famille de la petite. Voilà Marie communiquant déjà avec les parents de cette enfant, alors qu’elle ne les connaît même pas. Résolument, il faudra un deuxième objet pour neutraliser les ondes négatives d’un tel objet placé dans le premier tiroir ! Voyons, voyons… Amant !! Ah ! Une perspective stimulante que voilà ! Quel objet pour dire quelque chose à un éventuel amant qu’elle ne saurait lui dire de vive voix ? Oui ! L’exemplaire du manifeste lui tombe sous la main. Ainsi le premier tiroir est-il déjà savamment fourni :
- Capotes pour la belle-famille.
- Manifeste pour l’amant fictif.
Plus que quatre tiroirs (et une douzaine d’objets dans le carton) ! Tiroir -2- Un objet pratique. Pratique, dans le lit. Des chaussettes de contention ? Il faut les mettre avant de se lever. Au lieu de lister un ensemble de sous-catégories, Marie décide de plutôt mettre plusieurs objets dans le tiroir. Pratique… Au lit ? Elle ferme les yeux, trifougne dans le carton et en ressort une main pleine. Elle aligne les objets sur le lit :
- Une épingle à cheveux.
- Un cadenas.
- Un tube de crème.
- Un stylo.
- Une statuette vache.
- Une bague en or.
Elle range le tube de crème et le stylo avec les chaussettes et referme vite le tiroir. Le pratique n’est pas son fort !
Tiroir -3-. Un objet qui fait rêver de façon poétique. Dit comme ceci, pas besoin d’argumentaire convainquant. Marie se félicite de son efficacité. L’idée lui vient d’un « inventaire à la Prévert ». Mais tout compte fait, il n’y a pas de raton laveur dans le carton. Quel(s)
objet(s) comme source d’inspiration sans restreindre le champ
d’investigation ? Un objet l’amuse : un paquet de post-it multicolore
qu’elle voit partiellement au milieu du fouillamini du carton. Elle
le saisit et le jette dans Tiroir -3- Ainsi pourra-t-elle à l’aide du
stylo « pratique » de Tiroir -2- écrire les mots de poésie du moment. De plus le lien entre poésie et pratique pressenti auparavant se voit ainsi matérialisé. Et quoi de plus poétique que de devoir ouvrir deux tiroirs pour servir un seul et même but ?
Tiroir -4- Que trouve-t-on traditionnellement dans une table de nuit ? Un crucifix ! En effet, si on l’accroche au mur, il risque de tomber et bien des accidents mortels se sont produits de ce fait. De plus Marie n’est pas croyante. Si elle l’était, elle ne serait d’ailleurs sûrement pas catholique. Mais la tradition veut… La
petite croix de bois que son fils avait fait lorsque par erreur elle
l’avait mis en camp de scout (à cause de son copain Charles). Elle tiendra lieu de crucifix. Evidemment un pot de chambre. Quel objet substitutif ici ? L’étui à bijou en a un peu la forme et a l’avantage de sa petite taille. Elle vide les bijoux dans le carton et vas-y pour le pot en porcelaine. Ajoutons les vieilles lunettes de lecture. Il faudrait un bonnet de nuit. Il n’y a rien de tel dans le carton. Justement
Marie devait se lever depuis un petit moment, mais elle était trop
captivée par les rangements pour aller aux toilettes. Elle en profite donc et sort un bonnet de l’armoire. Clac ! C’en est fait du tiroir -4- qu’elle ferme du pied. Assez, c’est assez.
Tiroir -5- contiendra le reliquat arbitraire du carton.
Elle réalise ensuite que le rapport tiroir/ nombre d’objets est le suivant :
1/2 ; 2/3 ; 3/1 ; 4/4 ; 5/5.
Elle aurait préféré :
1/1 ; 2/2 ; 3/3 ; 4/4 ; 5/5.
Alors ? Ordre numérique ou ordre inversement alphabétique ? Elle
opte pour l’ordre numérique car l’ordre inversement alphabétique ne
tiendrait pas la route face à un amant qui écrirait avec l’alphabet
cyrillique.
Marie ressent soudain une telle fatigue qu’elle s’allonge sur la pile de cartons restants et s’endort.
Veronika le 31/10/2007