Elodie -3- Les fleurs
Elodie -3-
Les fleurs
Comme toujours au réveil, Elodie déteste celle qu'elle était en s'endormant. Dehors Toulouse sourit de sa bouche rose. Les camions des éboueurs sont gais et les escalators du métro accueillent déjà aucun travailleur encore en chemin. Deux trois cadavres dans le canal: un matin ordinaire. Tout va bien. Elodie a grand appétit de vivre. Etonnée de son accoutrement inadéquat, elle prend un bain tiède pour ensuite se couvrir le corps de dentelles. Jupe courte et souliers vernis. Quelques hésitations dans le choix du rouge à lèvre et du parfum. Violette ce sera puisque Toulouse sent bon.
Elodie regarde à gauche et pense au bleu sombre de la Méditerranée; à droite: l'Atlantique verdâtre. Son regard se perd droit devant... Elle ressent au ventre le premier désagrément de la journée. Le thé de Russie rattrape l'affaire. La voilà fin prête pour son job du matin.
Geste élégant, gant de dentelle, elle tourne la clé, pousse la grille. Les fleurs sentent bon et cela l'excite. Dommage, le patron est homosexuel. Elle tire quelques pétales desséchés et place les seaux remplis de bouquets de roses sur le trottoir. Un rapide coup d'œil alentour. La rue est vide. Pas un client en vue. Du temps pour créer associations de fleurs et décorations attractives. Les étiquettes manuscrites indiquent des prix savamment calculés.
Tôt le matin, la boutique vide est son univers. Quelques insectes sortent d'une orchidée. L'abdomen est vert brillant. Ils sont d'abord serrés comme des œufs, puis déploient leurs ailes et tournoient de façon organisée. Elodie ferme les yeux. Les insectes continuent de tourner. S'y ajoutent des libellules aux ailes blanches. Par un effort de concentration, Elodie réussit à faire en sorte que des ailes de libellule lui poussent sur les bras. Des petites fleurs lui collent au visage. Le long des jambes, des lierres montent, lui entourant les cuisses. Son corps fait maintenant partie intégrante du jardin intérieur. Elle se caresse les poignets libres et écarte les bras le plus possible: Il faut avoir été petite, mains liées, dans le sombre et l'odeur de poussière pour savoir ainsi créer le paradis de rien. De la musique aussi. Les sifflements des insectes, puis un violon, une sonate de son invention. Ah comme Elodie aurait aimé étudier la musique pour écrire ce qu'elle entend. Mais sans doute cela n'aurait-il intéressé personne!
"Mademoiselle Elodie?"
Ah! C’est André qui l'appelle ainsi, d'une façon un peu vieillotte! Vite les insectes rentrent dans les fleurs. Elodie se rapproche de l'orchidée et ne les voit même plus. C'est difficile de comprendre où ils vont! André est si tendre et si gentil. Elodie ne sait vraiment pas ce qu'il lui trouve, elle, une fille si ordinaire. Encore s'il n’avait pas été homosexuel. Le seul attrait d'Elodie est, elle le sait, son don pour attirer le désir chez les hommes qui s'intéressent aux femmes. Sinon le regard des autres lui renvoie l'image d'un creux. Elodie n'a pas d'amie. Elle est persuadée ne pouvoir intéresser personne tant elle ne comprend rien à la multitude de gens qui peuple la terre. André c'est différent. Pourquoi? La souffrance peut-être? Oh! Mais quelle idée stupide!! Elodie ne souffre pas. Elle invente le bonheur dont elle a besoin. C'est son secret. Mais pourquoi est-ce si facile d'être avec André? Lui qui est si cultivé, si intelligent et sociable? André accepte Elodie telle qu'elle est, voilà! Inexistante, absente de ce monde, ne pouvant communiquer sans angoisse qu'avec les objets et les plantes, les insectes et les oiseaux, ou bien au lit dans le noir avec un homme, sans parler.
Oui, mais le regard d'André transforme Elodie. La bonté d'André donne vie à Elodie et la question se pose à elle: que va-t-elle faire de cette vie?
Pour la première fois, Elodie se demande si elle ne devrait pas essayer de surmonter l'angoisse liée à ces questions.
Veronika le 23/10/2007
Par akinorev31, Vendredi 9 Novembre 2007 à 20:26 GMT+2 dans Elodie (article, RSS)






