Elodie-2- La rencontre
Elodie -2-
Talons aiguille et tailleur bien ajusté. Le soutien gorge qu’elle a choisi volontairement trop petit lui mâche un peu les seins. Jamais Elodie n’aurait pensé son corps aussi sexy. La nonchalance de sa démarche lui donne des sensations dans les jambes. Cela vient naturellement en réponse à son habillement. Quelque chose de fou. Une rupture totale d’avec sa propre personne. Elodie et sa gravité sincère, son engagement à tout grain, son quotidien sain et sportif qui se satisfait d’un vieux caleçon et d’une paire de chaussures de montagne. Elodie qui sauve le monde et résout des problèmes d’une grande complexité, qui regarde le monde de haut, tout en voulant le sauver (pour qu’il soit à la hauteur de sa propre noblesse…)
Elodie dans la peau d’une autre. C’est un peu comme si elle tombait amoureuse de cette femme nouvelle. La découvrir semble infiniment enivrant. La satisfaire une tâche qui prévaut sur toutes les autres. Son regard sur elle-même est devenu celui de son amant. Son amant qui n’a d’intérêt de sa personne qu’au travers du désir sexuel qui l’entraîne vers lui, en réponse à l’insistant désir qui est le sien. Elodie se désire. C’est une expérience nouvelle et d’autant plus surprenante qu’elle n’a pas de projet par rapport à ce vécu, elle qui ne conçoit d’ordinaire ce qui lui arrive que comme une pièce du grand ensemble cohérent qu’est sa venue en ce bas monde. Sa modestie s’en trouve accrue. Son sens ludique rime avec lubrique. Elle passe devant les magasins et ne voit que son reflet dans les vitres. Un jour prochain, il sera là à nouveau dans un lit et il fera bon la saveur de l’amour chaud.
Mais qu’est-ce qui fait que cette femme qui subjugue Elodie est bien Elodie ? Elodie c’est pourtant celle qui pose ce genre de questions d’ordinaire. Elodie devrait donc essentiellement être ce regard doté d’une conscience. Pourtant, celle qu’Elodie regarde dans les vitres, c’est elle qui est matérielle. C’est elle qui marche. A-t-elle aussi les pensées d’Elodie ? Et comment faire pour entrer en relation avec elle ? Va-t-elle faire un caprice ?? Se mettre à hurler ou soudain se dévêtir pour courir nue dans la ville ? Une chose semble plausible selon les possibles qui s’offrent aux raisonnements d’Elodie : Ce corps et sa conscience pourraient être ceux d’Elodie dans la plaine verte. Une femme surréelle qui devrait permettre à Elodie d’agir dans le monde imaginé.
Suivons ce raisonnement jusqu’au bout pour voir s’il tient la route. La merveilleuse possibilité d’agir dans le monde à construire qu’offre cette présence nouvelle motive Elodie pour continuer jusqu’à l’extrême la tentative qui va devenir sa nouvelle obsession : entrer en communication avec cet être totalement inattendu.
Il s’agit, avant de s’engouffrer dans cette aventure dont on ne tient pas les rênes, de s’assurer que les conséquences n’en seront pas catastrophiques ni que la quête sera nécessairement veine, vide. Il s’agit donc de recentrer cette nouvelle démarche, qui relève d’une méthode pour générer du neuf, par rapport à l’unique objectif au cœur de la vie d’Elodie : faire progresser l’humanité (l’émancipation étant le noyau dur de cet objectif). Un programme ambitieux ? Certes non. Ce devrait être l’objectif unique de chacun de ceux qui ont dépassé le stade que de penser que leur existence propre a un but pour y substituer l’intérêt de tous. (Le ressenti de l’humanité au-dedans de soi est source de sérénité et de bonheur constants pour Elodie.)
Une conséquence catastrophique ? Certes, aller ainsi à la recherche d’un soi dont son propre regard s’étonne peut pour le psychologue relever de la schizophrénie. Ah ! Comme la science du psychologue est pauvre !! Formater l’individu pour qu’il s’adapte à une société qui ignore les possibilités de l’être humain en matière de dépassement de soi. Lui asséner sa petitesse en le restreignant à son vécu et ce surtout celui au sein de la famille dont le hasard l’a doté. Elodie qui manie les concepts avec une assurance sans nom ne se sent nullement menacée par la schizophrénie. Elle part plutôt du principe que la société est malade. Non. Ce ne serait pas là la conséquence catastrophique de sa démarche. Mais il est toujours temps de modifier la direction de ses futures actions si le raisonnement préalable la met trop fortement en garde. Sur soi la puissance doit demeurer tyrannique. La tyrannie de la raison sur le laisser aller… Est-ce un choix ?? Un obligé de sa nature profonde ?? Et cette Elodie mystérieuse n’est-elle pas seulement tout ce que la stupidité peut générer de comportement primaire ??
Justement. Le comportement primaire. Comment lui donner un statut ? L’être nouveau, s’il tue l’être primaire, ne sera pas un être total. A plus forte raison il faut donc aller vers cette femme du désir pour construire l’humain en harmonie avec toutes les facettes de ses possibles. Sans les hiérarchiser comme le vocabulaire existant incite à le faire (étant donné le caractère négatif du mot « primaire » ).
Incapable d’imaginer des conséquences catastrophiques autres que d’éventuels dégâts d’ordre psychiatrique qu’Elodie balaye d’un revers de main dédaigneux ni de pouvoir trancher de si le quête sera veine et vide avant que de n’avoir essayé, Elodie décide de partir à l’aventure de cette rencontre. Dans sa chambre elle se vêtit du pantalon de rando encore troué après la promenade initiatique du mois dernier et des chaussures de montagne aux semelles épaisses. Elle se recroqueville sur le côté dans son lit, éteint la lumière, ferme les yeux et prononce ces paroles à haute voix :
« Elodie qui es-tu ? »
La plaine verte s’illumine du soleil du matin. Elle est là, souliers de satin et robe en soie. Elle lève la tête et rencontre Elodie dans les yeux. Sur le drap, une larme tombe en faisant « flop ! ».
Veronika les 20, 21, 22/10/07
Par akinorev31, Samedi 10 Novembre 2007 à 13:30 GMT+2 dans Elodie (article, RSS)






