Interview de Guro Fjellanger, article de R&V, le journal des Alternatifs
UNE INTERVIEW DE GURO FJELLANGER
Guro Fjellanger est une politicienne norvégienne.
Née en 1964, elle a grandi à Stokmarknes dans le nord. Guro Fjellanger est bijoutier de formation et a fait des études d’« histoire des idées ».
De 1986 à 1988, elle est leader des Jeunesses de Gauche. De 1991 à 1995 elle est Secrétaire Général du « Non à l’Union Européenne » (non qui a ensuite été entériné par référendum). Elle est Ministre de l’Environnement de 1997 à 2000, au moment des accords de Kyoto.
Guro Fjellanger est aussi connue pour son engagement dans les Droits de l’Homme. Elle a été le dirigeant de NOAS, Organisation norvégienne pour les demandeurs d’asile, puis du Centre Contre les Discriminations Ethniques. Elle lutte activement contre toutes les formes de discriminations. De 2003 à 2005, Guro Fjellanger qui est elle-même spina bifida a participé à l’élaboration du projet de loi contre la discrimination des personnes à mobilité réduite.
-1- Pourquoi un Non à l’Union Européenne ? Par protectionnisme ?
Pas du tout. Trois choses sont importantes en rapport avec l’Union Européenne :
- La démocratie. Les décisions doivent être prises par le peuple. En cela l’UE représente un grand challenge, mais force est de constater le manque d’implication de l’appareil dans ce sens.
- La politique environnementale. Malheureusement l’UE continue de laisser la libre concurrence de primer sur les exigences de la préservation de notre environnement.
- L’ouverture. Là encore, l’UE échoue. Elle bâtit des murs pour se protéger du reste du monde. Dans sa politique d’immigration, de par son manque d’échange avec les pays du tiers monde, l’UE exerce elle-même un protectionnisme des pays membres.
-2- Tu as participé aux accords de Kyoto. Comment cela s’est-il déroulé?
Lorsque les discussions ont commencé, je n’étais Ministre de l’Environnement que depuis six semaines. Les négociations étaient très rudes, d’autant qu’il fallait que le compromis soit accepté par les États Unis ! Jusqu’à cinq heures du matin, cela se passait plutôt mal. Puis à huit heures, les choses se sont dénouées. C’était palpitant…
Certes le traité ne va pas assez loin avec comme but seulement 5% de réduction de gaz à effet de serre. Cependant, sur le principe, c’est une bonne base et un cadre pour des exigences supérieures dans l’avenir. La préservation du climat est un des plus grands défis de notre époque.
-3- Lorsque tu étais Ministre de l’Environnement, le gouvernement de coalition dont tu faisais parti a dû être dissolu parce que, de façon idéaliste, tu t’es opposée à la construction d’une usine à gaz en Norvège (alors que la majorité du parlement s’est prononcée pour). Pourquoi y étais-tu à ce point opposée et qu’est-ce qui te donne cette force intérieure en tant que politicienne pour résister seule contre tous ?
En Norvège, nous tirons notre énergie des barrages hydroélectriques qui ne produisent pas de gaz carbonique. Les gens veulent beaucoup d’énergie à pas cher. C’est dans l’ensemble aussi à l’électricité que nous nous chauffons. Si nous gardons nos habitudes et commençons à utiliser le gaz comme source d’énergie, nous allons produire du gaz carbonique et c’est justement ce qu’il faut éviter.
Si je suis restée ferme dans ma prise de position au point que le gouvernement a du démissionner, c’est d’une part que je tenais à rester loyale en tant que cosignataire des accords de Kyoto. Plus encore, je veux que le cours des choses change et cela n’est pas un engagement religieux puisque je ne suis pas croyante : j’estime que si on fait de la politique, c’est pour obtenir ce que l’on veut.
-4- Tu dis que tu n’es pas croyante. Que penses-tu de la laïcité ?
Oh ! Je suis absolument pour ! Il faut savoir qu’en Norvège il n’y a plus que deux partis au pouvoir qui soient fermement contre le passage à la laïcité, ce sont le d.n.a., parti socialiste norvégien et le senterparti, le parti centriste. Leur motivation est de garder le contrôle sur les religions en Norvège. Or tant que le luthéranisme n’est pas dissocié du pouvoir, la religion dominante a automatiquement vocation à prendre le dessus. Je ne suis pas opposée à ce que les religions soient enseignées à l’école, mais nous sommes nombreux à lutter contre le « formålsparagrafen » qui exige que l’enseignant soit « un bon chrétien ». La conséquence évidente en est une forme de discrimination envers ceux qui n’ont pas de religion ou envers ceux qui ne sont pas chrétiens.
-5- Il y a encore beaucoup de nature sauvage en Norvège. Dans quelle mesure a-t-on plus à faire pour la préserver en Norvège qu’ailleurs ?
Nous avons des ressources naturelles fantastiques. Avec un accès facile à des sites magnifiques, les norvégiens sont gâtés. Nous avons tellement de nature sauvage que nous ne pensons pas assez à la préserver. Nous avons aussi des bêtes sauvages : ours, loups et lynx créaient des conflits avec les éleveurs de troupeaux. Il est délicat de trouver un équilibre.
-6- Tu es également célèbre en Norvège pour ta lutte contre la discrimination des étrangers.
- L’état norvégien est-il plus performant que les autres dans sa façon d’aborder ce problème de société ?
- En quoi la discrimination en Norvège se différencie-t-elle de celle des autres pays ?
Mon engagement contre les discriminations concerne les femmes, les homosexuels, les personnes à mobilité réduite et les étrangers. A Oslo la communauté étrangère représente 20% de la population, avec une large communauté pakistanaise. Dernièrement j’ai dirigé une commission qui a travaillé sur le thème de la santé psychique des personnes au sein d’une société pluri-culturelle et co-rédigé le rapport.
A la première question : « L’État norvégien est-il performant », je répondrais oui et non : il faut comprendre que les problèmes de société liés à la présence d’étrangers n’atteignent pas les mêmes sommets qu’en France. Nos jeunes issus de l’immigration ne brûlent pas les voitures dans les citées et même si on observe une sévère discrimination à l’embauche, nos populations d’origine étrangère sont moins victimes du chaumage que dans les pays de l’Union Européenne.
Même si les étrangers sont moins bien logés, sont plus pauvres et en moins bonne santé, nous avons par ailleurs des célébrités issues de l’immigration, tant dans le monde des arts, de l’intellect, de la politique et du business que dans les sphères plus populaires comme le sport et l’entertainment. La possibilité d’accéder à des postes d’importance pour des personnes qui sont identifiées comme issues d’autres cultures est un élément positif qui contribue à lutter contre les préjugés.
-7- Toute ta vie tu as du te battre pour être reconnue en tant que chef. Dans ta vie d’étudiante, on t’a même conseillé de devenir standardiste sous prétexte que tu étais spina bifida!
- D’où te vient ta force ?
- As-tu inspiré d’autres gens par ton attitude ?
J’ai grandi avec mes deux petites sœurs qui elles n’étaient pas touchées par la réduction de la mobilité. Pendant toute notre vie d’enfants, nos parents nous ont traitées toute les trois comme des égales. On m’a toujours sécurisée dans l’idée que j’avais autant de valeur que les autres et que je pouvais faire exactement ce que je voulais, même si je ne le faisais pas de la même façon que les autres. C’est dans l’éducation que m’ont donné mes parents que je puise ma force.
Je comprends que j’ai inspiré les autres : lorsque j’étais ministre, de nombreuses personnes m’ont écrit, des parents aussi, pour me remercier de ce que j’osais occuper le devant de scène et démontrais ainsi que c’était possible.
-8- Tu as participé à l’élaboration du projet de loi contre la discrimination des personnes à mobilité réduite qui doit être soumis au vote au parlement cette année.
- Cette loi est-elle initiatrice ?
- Cette loi a une certaine portée universaliste. En quoi se rattache-t-elle aux Droits de l’Homme ?
Si la loi est acceptée, alors nous pourrons dire que nous aurons été des pionniers dans cette commission de rédaction et ceci pour deux raisons :
- Le texte couvre tous les secteurs de la société, y interdit la discrimination et enjoint que l’égalité est obligatoire quand aux possibilités d’accéder aux lieux, à l’éducation, au travail, etc.
- Il déclare que le manque d’accessibilité est une discrimination en soi et qu’il est donc illégal car contraire au respect des Droits de l’Homme : au delà de la loi norvégienne, le texte établit clairement la nécessité universelle d’aménager tous les sites.
Propos recueillis par Veronika D.
Février 2007
Par akinorev31, Dimanche 10 Fevrier 2008 à 14:11 GMT+2 dans Mes articles -1- (article, RSS)






